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Longtemps associée à la sellerie, à la maroquinerie et aux accessoires, Hermès a construit une véritable identité dans le prêt-à-porter. Une évolution progressive, engagée dès les années 1920, qui a permis à la maison de développer un vestiaire complet sans renoncer à ses origines. Du premier blouson de golf aux collections contemporaines, le vêtement est devenu un terrain d’expression à part entière, porté par des créateurs aux sensibilités très différentes.
L’histoire de la mode chez Hermès ne suit toutefois pas le modèle classique des maisons de couture. La création s’organise autour de plusieurs univers, avec des directions artistiques distinctes pour le vestiaire féminin et masculin, sous la responsabilité de Pierre-Alexis Dumas, directeur artistique général. Cette organisation a favorisé une continuité stylistique peu commune dans le secteur du luxe.
Des origines du vêtement à la naissance du prêt-à-porter
L’entrée d’Hermès dans la mode précède de plusieurs décennies la création de ses premières collections de prêt-à-porter féminin. Dès les années 1920, Émile Hermès accompagne les transformations des modes de vie et élargit progressivement les activités de la maison au-delà de son cœur historique.
En 1925, Hermès propose son premier vêtement : un blouson de golf destiné à la clientèle masculine. Ce lancement s’inscrit dans une logique de diversification cohérente avec l’univers de la maison. Le sport, les loisirs de plein air et les déplacements occupent une place croissante dans les modes de vie d’une clientèle aisée. Le vêtement permet à Hermès de prolonger son savoir-faire dans un nouvel usage, en conservant une attention particulière à la matière, à la fonctionnalité et à la qualité d’exécution.
La maison développe ensuite d’autres éléments du vestiaire masculin. En 1949, elle lance sa première cravate, un accessoire qui devient rapidement un classique de son offre. La soie, déjà présente dans l’univers des carrés, trouve ainsi une nouvelle expression dans les accessoires masculins.
Cette première approche reste toutefois différente d’une activité de mode structurée autour de collections saisonnières. Pendant plusieurs décennies, Hermès construit son vestiaire par étapes, en s’appuyant sur des produits qui prolongent son expertise et répondent aux usages de ses clients.
1967 : la première collection de prêt-à-porter féminin
Une étape décisive intervient en 1967 avec la présentation de la première collection de prêt-à-porter féminin Hermès. La maison confie le développement de ce vestiaire à Catherine de Karolyi, styliste française d’origine hongroise, qui dessine les collections de vêtements et d’accessoires jusqu’en 1980.
Cette création marque une évolution importante. Hermès ne se contente plus de proposer des pièces isolées : la maison construit une offre vestimentaire cohérente, capable d’accompagner une femme dans différentes circonstances. Le prêt-à-porter féminin devient un univers de création identifiable, qui doit trouver son équilibre entre élégance, confort, fonctionnalité et qualité des matières.
L’approche reste fidèle à l’esprit de la maison. Les vêtements ne cherchent pas à imposer une silhouette spectaculaire ou à suivre systématiquement les tendances. Ils privilégient une forme de justesse dans les proportions, les coupes et les matières. Le vêtement doit être agréable à porter, bien construit et conçu pour durer. La boucle H, créée dans cette période, témoigne de la manière dont Hermès associe vêtements et accessoires dans une même identité esthétique. La maison développe progressivement un vocabulaire reconnaissable, sans faire du logo le principal signe de distinction.
Cette première collection féminine ouvre la voie à une véritable histoire du prêt-à-porter chez Hermès. Elle pose les bases d’un vestiaire qui évoluera ensuite au contact de créateurs aux partis pris parfois très différents.
Le prêt-à-porter masculin : une identité construite dans la durée
Le vestiaire masculin suit une trajectoire particulière. Lancé dès 1925 avec le blouson de golf, il se développe progressivement autour de pièces fonctionnelles et d’accessoires, avant de devenir un univers de mode à part entière.
En 1988, Véronique Nichanian prend la direction artistique du prêt-à-porter masculin. Cette nomination marque le début d’une collaboration exceptionnelle par sa durée : elle reste à ce poste pendant près de 38 ans, jusqu’à son départ annoncé en 2025 et son dernier défilé en janvier 2026. Formée à la mode et passée notamment par Cerruti, la créatrice développe une vision du vestiaire masculin fondée sur la précision des coupes, la qualité des matières et une élégance sans démonstration. Son travail s’attache moins à produire des silhouettes immédiatement spectaculaires qu’à construire une garde-robe cohérente, où chaque pièce trouve sa place dans le temps.
Les manteaux, les vestes, les pantalons et les pièces en maille deviennent les éléments d’un vestiaire qui privilégie le mouvement et le confort. Les matières occupent une place centrale : cuirs souples, cachemires, lainages, cotons et textiles techniques sont travaillés pour leurs qualités tactiles autant que pour leur tenue. Cette approche accompagne la transformation du prêt-à-porter masculin chez Hermès. Le vestiaire ne se limite plus à une déclinaison textile de l’univers équestre ou des accessoires de la maison. Il développe une identité autonome, tout en conservant des références discrètes à l’artisanat, au voyage et à la fonctionnalité.
La longévité de Véronique Nichanian constitue un fait rare dans une industrie où les changements de direction artistique sont fréquents. Elle a installé une continuité qui a permis au prêt-à-porter masculin de se développer sans rupture esthétique permanente. Son départ ouvre une nouvelle séquence dans l’histoire de cet univers.
Les directeurs artistiques du prêt-à-porter féminin : de Martin Margiela à Nadège Vanhée
À partir de la fin des années 1990, Hermès fait appel à plusieurs créateurs reconnus pour faire évoluer son prêt-à-porter féminin. Cette période marque une nouvelle étape : la maison affirme davantage son identité de mode, tout en maintenant un rapport étroit à ses métiers et à ses savoir-faire.
Martin Margiela (1998-2004) : la sobriété et le travail de la construction
En 1998, le créateur belge Martin Margiela est nommé à la tête de la direction artistique du prêt-à-porter féminin. Son arrivée apporte une approche conceptuelle, caractérisée par le dépouillement, le travail des volumes et une attention particulière à la construction du vêtement.
Son langage esthétique, souvent associé à la déconstruction et à l’expérimentation, trouve chez Hermès un terrain d’expression particulier. Le créateur ne cherche pas à imposer une rupture avec l’identité de la maison. Il explore plutôt les possibilités du vêtement, la manière dont il se construit et la relation entre la matière et le corps. Cette période contribue à installer le prêt-à-porter féminin Hermès dans un registre plus affirmé sur la scène de la mode internationale.
Jean Paul Gaultier (2004-2010) : une expression plus libre et affirmée
En 2004, Jean Paul Gaultier succède à Martin Margiela. Son arrivée apporte une énergie différente, plus expressive et volontiers théâtrale.
Le créateur, connu pour son goût des références culturelles, des contrastes et des détournements, dialogue avec les codes de la maison. L’univers équestre, les pièces en cuir et les accessoires Hermès deviennent des éléments d’un vestiaire plus libre, où la sensualité et le mouvement occupent une place importante.
Cette collaboration illustre la capacité de la maison à accueillir une personnalité forte sans renoncer à son exigence de fabrication. Le prêt-à-porter féminin gagne en visibilité et en caractère, tout en restant lié à la qualité des matières et à la fonctionnalité des vêtements.
Christophe Lemaire (2010-2014) : le retour à l’essentiel
En 2010, Christophe Lemaire prend la direction artistique du prêt-à-porter féminin. Son travail se distingue par une esthétique épurée, des volumes maîtrisés et une palette souvent subtile. Le créateur développe un vestiaire fondé sur la fluidité, la précision des lignes et la polyvalence des pièces. Les vêtements sont pensés pour être associés et portés dans la durée, davantage que pour répondre à un effet de saison.
Cette vision rejoint plusieurs caractéristiques historiques d’Hermès : l’importance accordée à la matière, le souci de la coupe et une élégance qui ne repose pas sur l’ostentation. Christophe Lemaire quitte la maison en 2014 pour se consacrer à sa propre marque.
Nadège Vanhée (depuis 2014) : un vestiaire contemporain et pérenne
Nadège Vanhée est nommée directrice artistique du prêt-à-porter féminin en 2014. Formée à l’Académie royale des beaux-arts d’Anvers, elle a notamment travaillé pour Maison Martin Margiela, Céline et The Row avant de rejoindre Hermès.
Son approche s’inscrit dans la continuité d’un vestiaire sobre et construit, mais elle lui donne une dimension plus sensuelle et contemporaine. Le cuir, les mailles, les matières fluides et les pièces inspirées de l’univers sportif ou équestre sont travaillés dans une recherche d’équilibre entre structure et liberté de mouvement. Les collections jouent sur les contrastes : vêtements ajustés et volumes amples, matières souples et constructions plus architecturées, références utilitaires et détails raffinés. La silhouette féminine Hermès ne repose pas sur une formule unique. Elle se construit par associations, avec une attention constante portée à la qualité des textiles et à la fonctionnalité.
Depuis sa nomination, Nadège Vanhée contribue à installer une identité durable pour le prêt-à-porter féminin. Son travail témoigne de la volonté de la maison de développer une mode contemporaine sans céder à la succession rapide des tendances.
Pierre-Alexis Dumas : une direction artistique globale, plusieurs univers de création
L’organisation de la création chez Hermès se distingue de celle de nombreuses maisons de mode. La direction artistique ne repose pas sur une personnalité unique chargée de définir l’ensemble des collections. Elle s’organise autour de plusieurs univers spécialisés, chacun confié à un directeur ou une directrice de création. Pierre-Alexis Dumas, membre de la sixième génération de la famille Hermès, occupe la fonction de directeur artistique général. Il assure la cohérence d’ensemble des créations de la maison et accompagne les différents métiers dans leur développement.
Cette organisation reflète la diversité des activités d’Hermès. Le prêt-à-porter féminin et masculin possède ses propres directions artistiques, mais il coexiste avec la soie, la maroquinerie, la chaussure, la bijouterie, l’horlogerie, les parfums et l’univers de la maison. La création fonctionne ainsi comme un ensemble de territoires spécialisés, reliés par une culture commune. Les directeurs artistiques disposent d’une liberté d’interprétation, dans le respect d’un socle partagé : recherche des matières, qualité d’exécution, fonctionnalité, durabilité et liberté de création.
Grace Wales Bonner : une nouvelle page pour le prêt-à-porter masculin
Le 21 octobre 2025, Hermès annonce la nomination de Grace Wales Bonner au poste de directrice de création du prêt-à-porter masculin. La créatrice britannique succède à Véronique Nichanian, dont le travail a marqué près de quatre décennies de collections.
Fondatrice de sa marque éponyme en 2014 après des études à Central Saint Martins, à Londres, Grace Wales Bonner développe une approche de la mode nourrie par l’histoire, la musique, l’art et les cultures afro-atlantiques. Son travail se caractérise par un dialogue entre le tailoring, les références sportives, les traditions vestimentaires et les expressions culturelles contemporaines.
Cette nomination constitue un choix significatif pour Hermès. Après une longue période de continuité, la maison confie son vestiaire masculin à une créatrice dont le parcours s’est construit autour d’une réflexion sur l’identité, les héritages culturels et les formes de représentation. Grace Wales Bonner a notamment reçu le prix LVMH des jeunes créateurs en 2016, puis le CFDA Award du designer international de l’année dans la catégorie mode masculine en 2021. En 2024, elle est distinguée par le British Fashion Council dans la catégorie mode masculine. Son travail est reconnu pour sa capacité à faire dialoguer références historiques, artisanat et langage contemporain.
Le choix de Grace Wales Bonner ouvre un dialogue entre deux histoires de la mode masculine. D’un côté, celle d’une maison attachée à la fonctionnalité, à la qualité et à la permanence des vêtements. De l’autre, celle d’une créatrice qui fait de la culture et de la mémoire des sources centrales de son travail. Sa première collection est attendue pour janvier 2027.
Une conception de la mode fondée sur la matière et la durée
L’évolution du prêt-à-porter Hermès révèle une constante : le vêtement est envisagé comme un objet d’usage autant que comme une création esthétique. Cette approche se traduit dans le choix des matières, la construction des pièces et l’attention portée aux finitions. Le cuir, la soie, le cachemire, les lainages et les textiles techniques ne sont pas seulement des signes de qualité. Ils déterminent le tombé, le confort, la résistance et la manière dont un vêtement évolue avec le temps.
La relation aux autres métiers de la maison joue également un rôle important. Les collections de prêt-à-porter peuvent dialoguer avec les accessoires de soie, la maroquinerie, les chaussures ou les ceintures. Cette proximité favorise une cohérence d’ensemble, mais elle ne conduit pas à uniformiser les créations : chaque univers conserve ses propres compétences et son langage.
Le rythme de la mode est ainsi abordé d’une manière particulière. Les collections se renouvellent deux fois par an, mais elles s’inscrivent dans une vision plus longue du vestiaire. Les pièces doivent pouvoir être portées au-delà de la saison qui les a vues naître. La modernité ne passe pas nécessairement par la rupture ou l’effet de nouveauté, mais par l’évolution des proportions, des matières, des usages et des associations.
Cette conception explique en partie la stabilité de l’identité stylistique d’Hermès. La maison peut accueillir des créateurs aux univers très différents, de Martin Margiela à Jean Paul Gaultier, de Christophe Lemaire à Nadège Vanhée, puis de Véronique Nichanian à Grace Wales Bonner pour le vestiaire masculin, sans faire disparaître les principes qui structurent son approche du vêtement.
Le prêt-à-porter, un pilier de l’identité contemporaine d’Hermès
En près d’un siècle, Hermès est passé d’une première pièce masculine conçue pour le golf à deux univers de prêt-à-porter structurés, reconnus dans le calendrier international de la mode. Mais cette évolution n’a pas suivi une trajectoire linéaire. Elle s’est construite par étapes : lancement du vêtement masculin en 1925, première collection féminine en 1967, structuration de la direction artistique masculine à partir de 1988, puis succession de créateurs qui ont progressivement affirmé l’identité du vestiaire féminin.
La longévité de certaines collaborations, notamment celle de Véronique Nichanian, contraste avec les changements fréquents de direction artistique observés dans le secteur. Elle illustre une conception de la création fondée sur la continuité et la transmission, plutôt que sur la succession de ruptures médiatiques.
L’arrivée de Grace Wales Bonner ouvre une nouvelle séquence pour le vestiaire masculin, tandis que Nadège Vanhée poursuit son travail sur le féminin. Ces deux univers évoluent avec leurs propres sensibilités, sous une direction artistique générale commune.
Chez Hermès, la mode ne constitue donc pas une activité périphérique ajoutée à la sellerie et à la maroquinerie. Elle est devenue l’un des territoires où la maison exprime le plus clairement sa capacité à conjuguer héritage, création et adaptation aux modes de vie contemporains.
