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Yayoi Kusama est morte à Tokyo, à l’âge de 97 ans. L’artiste japonaise, dont les pois, les miroirs et les installations immersives ont fait le tour du monde, laisse derrière elle une œuvre devenue immédiatement identifiable. Mais aussi une relation singulière avec le monde du luxe. De ses premières expérimentations avec la mode dans les années 1960 à ses collaborations spectaculaires avec Louis Vuitton, elle aura contribué à faire tomber les frontières entre art contemporain, mode et commerce. Au point de devenir elle-même une véritable icône culturelle.
L’annonce de sa disparition, le 27 août, est intervenue près de deux semaines après sa mort, survenue le 14 août à Tokyo. Yayoi Kusama avait 97 ans. Née en 1929 à Matsumoto, elle aura traversé les avant-gardes new-yorkaises, la scène artistique japonaise et le marché de l’art contemporain sans jamais renoncer à un univers plastique qui lui est propre.
Et c’est précisément cette cohérence qui explique en partie son succès auprès des maisons de luxe. Car avant même de collaborer avec Louis Vuitton, Yayoi Kusama avait compris le potentiel de la mode pour prolonger son travail artistique. Dès la fin des années 1960, elle crée sa propre société, la Kusama Fashion Company, et commercialise à New York des vêtements et accessoires inspirés de son univers. Elle ouvre notamment un « Kusama Corner » chez Bloomingdale’s. Une démarche précurseure à une époque où les collaborations entre artistes et marques de mode sont encore loin d’avoir acquis le statut qu’elles connaissent aujourd’hui.
Yayoi Kusama : des pois devenus signature
L’oeuvre de Yayoi Kusama tient une place à part dans le paysage de l’art contemporain, notamment grâce à la capacité de l’artiste à transformer une obsession personnelle en langage universel. Les pois constituent l’un de ses motifs de prédilection. Elle les répète sur les toiles, les sculptures, les murs, les objets et les vêtements jusqu’à provoquer une sensation d’infini. Ses « Infinity Nets », puis ses célèbres « Infinity Mirror Rooms », prolongent cette recherche d’une disparition des limites.
Or, cette répétition possède une autre vertu : elle rend son travail immédiatement reconnaissable. Un atout particulièrement recherché par les maisons de luxe, dont la valeur repose aussi sur la puissance des codes visuels. Le monogramme, une couleur, une silhouette ou un motif suffisent parfois à identifier une marque sans même avoir besoin de voir son nom. Et Yayoi Kusama possède cette même force de reconnaissance. Un même langage qui amène naturellement l’artiste à s’intéresser au luxe.
Louis Vuitton : une rencontre presque évidente
Lorsque Louis Vuitton annonce en 2012 sa collaboration avec Yayoi Kusama, la rencontre apparaît rapidement comme l’une des plus ambitieuses entre une maison de luxe et une artiste contemporaine. Marc Jacobs, alors directeur artistique de Louis Vuitton, joue un rôle déterminant dans cette association. La collection décline les pois de Kusama sur les sacs, les accessoires, le prêt-à-porter et les chaussures. Mais surtout, la collaboration ne s’arrête pas au produit.
Les boutiques de Louis Vuitton sont transformées. Les vitrines deviennent des espaces d’expression artistique. Le motif envahit les lieux de vente et fait de la présence de Kusama un véritable événement. La stratégie est révélatrice d’une évolution déjà à l’œuvre dans le luxe : l’artiste ne sert plus seulement à apporter une caution culturelle à un produit. Il devient un moyen de transformer l’expérience proposée par la maison.
La collaboration sera renouvelée dix ans plus tard. En 2023, Louis Vuitton déploie une nouvelle collection avec Yayoi Kusama. Cette fois, la Maison va encore plus loin. Les vitrines et les boutiques sont investies par des installations inspirées de son univers, tandis que certaines réalisations prennent une dimension spectaculaire, avec notamment des représentations animées de l’artiste installées sur les façades.
La collaboration change alors de nature. Il ne s’agit plus seulement de vendre une collection dessinée avec une artiste. Il s’agit de faire entrer le consommateur dans son univers.
Le luxe à l’heure de l’expérience
Cette évolution raconte beaucoup de choses sur la transformation du luxe. Pendant longtemps, une collaboration avec un artiste consistait principalement à apposer sa signature ou son esthétique sur un objet. Le produit restait le centre de l’opération. Mais avec Kusama, Louis Vuitton montre qu’une collaboration peut devenir un dispositif beaucoup plus large : produit, vitrine, architecture, événement, contenus digitaux et expérience en magasin participent d’une même histoire.
Cette évolution correspond parfaitement aux nouvelles attentes du luxe. Les clients ne viennent plus uniquement chercher un sac ou un vêtement. Ils recherchent aussi une expérience, une histoire et des images à partager. Or peu d’artistes sont aussi immédiatement « photographiables » que Yayoi Kusama. Une salle de miroirs, des milliers de pois, une citrouille géante ou une sculpture monumentale… Son travail semble avoir été conçu pour circuler dans l’image. Même si Instagram et TikTok n’existaient pas encore lorsqu’elle a commencé à développer son œuvre, son esthétique s’est révélée particulièrement adaptée à cette économie de l’attention qui s’annonçait.
L’artiste avant la marque
Désormais partenaire fidèle du luxe, Yayoi Kusama n’a pourtant jamais construit son œuvre pour séduire l’industrie de la mode. Son parcours new-yorkais des années 1960 témoigne d’ailleurs d’une volonté constante de brouiller les frontières entre les disciplines. Performances, happenings, peinture, sculpture, mode : Kusama ne s’est jamais enfermée dans une définition étroite de l’artiste.
Lorsqu’elle arrive chez Louis Vuitton, elle n’a donc pas besoin d’être « fabriquée » comme une personnalité. Sa notoriété artistique est déjà considérable. La maison peut s’appuyer sur un univers existant, au lieu de chercher à en créer un. Cette démarche qui consiste à respecter scrupuleusement l’univers créatif de l’artiste façonne une nouvelle forme de collaboration. L’artiste n’est pas au service de la marque, dans une attitude purement passive. Mais il entre dans la collaboration sur un pied d’égalité, pour instaurer un dialogue authentique autour des valeurs de la création, bien au-delà d’une simple opération de communication.
