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L’année 2025 aura été marquée par une course effrénée à l’impact médiatique dans le luxe. Défilés spectaculaires, records de visionnages, collaborations omniprésentes sur les réseaux sociaux. Jamais les maisons n’ont autant occupé l’espace médiatique. Pourtant, cette surexposition pose une question centrale. Car à force d’hyper-visibilité, le luxe ne risque-t-il pas de diluer sa désirabilité ? En 2026, la stratégie média des maisons ne pourra plus se résumer à une logique de volume.
L’illusion de l’impact : la visibilité ne fait pas le désir
En 2025, les maisons de luxe ont largement joué le jeu des réseaux sociaux. Avec un objectif affiché : tenter de compenser la fatigue du marché et le recul des ventes. Le Fashion Month d’automne en est l’illustration la plus frappante. Les défilés de Louis Vuitton, Chanel ou Dior ont généré des millions de vues sur YouTube et TikTok. Et ils ont suscité un enthousiasme parfois proche de l’hystérie collective.
Pourtant, ce bruit médiatique ne s’est pas traduit par une dynamique commerciale équivalente. Paradoxalement, les maisons les plus exposées médiatiquement sont aussi celles dont les ventes ont le plus ralenti en 2025. Certes, Louis Vuitton, Chanel et Dior concentrent l’attention. Mais elles peinent à transformer cette visibilité en désir durable.
À l’inverse, certaines maisons historiquement moins médiatisées ont connu un véritable momentum. Maison Margiela, Alaïa ou encore Hermès illustrent une autre approche. Hermès est très présent médiatiquement mais profondément réticent à participer au tumulte digital. Et la maison continue de maîtriser son tempo. Car elle privilégie une communication sélective, presque défensive, qui renforce son aura au lieu de la dissoudre. Une stratégie payante qui renforce sa désirabilité, comme l’a démontré le record de ventes aux enchères du tout premier sac Birkin.
Réseaux sociaux : une conversation devenue incontrôlable
L’inflation médiatique observée en 2025 s’est principalement cristallisée sur les réseaux sociaux. Les maisons de luxe y génèrent des volumes de conversations inédits. Mais souvent au prix d’un abandon partiel du contrôle du discours. Mèmes, détournements, polémiques : la narration échappe de plus en plus aux marques.
Cette perte de maîtrise pose un problème fondamental pour le luxe, dont la valeur repose historiquement sur la rareté, la hiérarchie et la construction d’un imaginaire maîtrisé. En 2025, le décalage entre le discours officiel des maisons et la réception par les communautés en ligne s’est accentué. La visibilité est immédiate. Mais la lecture de marque devient fragmentée, et parfois contradictoire. Un bon exemple avec Balenciaga, qui a mis en scène son renouveau créatif sous l’égide Pierpaolo Piccioli. Pour ensuite présenter une campagne de Noël 2025 avec des best-sellers des saisons passées, associés aux précédents directeurs artistiques. L’élan de la nouveauté a immédiatement été cassé par manque de cohérence. Et les réseaux n’ont pas manqué de réagir à ce double discours déceptif.
En 2026, l’enjeu ne sera donc plus d’être vu partout. Mais il faudra choisir où, comment et pourquoi une marque prend la parole. Le luxe ne peut plus se permettre une stratégie médiatique purement opportuniste.
Le renouveau du print prestige : entre désirabilité et artifices
Autre signal fort de 2025 : le retour en force du print prestige, dans une version profondément transformée. Chez Condé Nast, le départ d’Anna Wintour et l’arrivée de Chloé Malle, issue du digital, marquent un tournant stratégique. Teen Vogue perd sa rédaction autonome et est intégré à celle de Vogue, signe d’une rationalisation assumée.
Pour préserver la désirabilité de son titre phare, Condé Nast a multiplié les initiatives spectaculaires, à commencer par Vogue World. L’édition hollywoodienne a d’ailleurs généré un impact médiatique considérable. Mais le fond interroge. Vogue World est un événement entièrement fabriqué par le média lui-même. Il devient à la fois producteur, narrateur et commentateur de son propre contenu.
Ce jeu de miroirs offre une exposition précieuse aux maisons de luxe et à leurs égéries. Mais il pose une question essentielle : la clientèle de luxe s’y retrouve-t-elle ? À force d’événements artificiels, le prestige historiquement associé au luxe et à ses relais médiatiques ne risque-t-il pas de se banaliser ?
Campagnes média de luxe : la créativité fait toujours la différence
Dans un environnement saturé, 2025 a aussi démontré que la créativité reste un levier décisif. Les campagnes trop lisses, trop attendues, passent désormais inaperçues. À l’inverse, lorsqu’une maison parvient à proposer un récit sincère et incarné, l’impact est immédiat.
La stratégie de Ralph Lauren en est un exemple frappant. La campagne estivale mettant en avant une Amérique afro-américaine élégante et inclusive, suivie d’une campagne de Noël fédératrice, a su capter l’attention sans céder à l’escalade du spectaculaire. Une démonstration que le luxe peut encore toucher juste, à condition de renouer avec une vision claire et cohérente.
Le divertissement, nouveau territoire d’expression du luxe
Face à l’essoufflement des médias traditionnels, le divertissement s’est imposé en 2025 comme un terrain d’expression stratégique pour les maisons de luxe. Netflix en est le grand bénéficiaire. Le partenariat entre Tiffany et le film Frankenstein, puis la collaboration de Fendi avec la série Emily in Paris en décembre, ont suscité un intérêt massif. Et on observe une adhésion bien plus organique qu’avec la plupart des campagnes publicitaires classiques.
Ces collaborations ne se contentent pas de montrer des produits. Elles intègrent le luxe dans des récits culturels populaires, capables de toucher des audiences larges. Le luxe devient alors une plateforme culturelle, capable de dialoguer avec le cinéma, les séries et l’imaginaire collectif. Evidemment, ce flirt avec le divertissement n’est pas sans poser de question. Et tout l’enjeu en 2026 pour les maisons de luxe sera de ne pas renoncer à leur prestige au profit de la popularité.
L’enjeu en 2026 : reprendre le contrôle du récit
Une tension majeure émerge à l’heure du bilan 2025. Le luxe est omniprésent, mais fragilisé par cette omniprésence même. En 2026, la priorité ne sera plus de faire du bruit, mais de redonner du sens à la visibilité.
Les maisons devront arbitrer entre exposition et maîtrise, entre instantanéité et construction à long terme. Celles qui parviendront à se positionner comme de véritables plateformes culturelles capables de produire du sens, et pas seulement des impressions, sortiront renforcées. Les autres risquent de se perdre dans une inflation médiatique qui, à force de tout montrer, finit par ne plus rien raconter.
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